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Cours n° 18

LA MORTLA MORT

samedi 16 octobre 2004, par Gaëlle Sartre Doublet

La mort est un sujet difficile et, dans notre civilisation actuelle (celle des pays à mode de production capitaliste développé), tabou.
D’un point de vue philosophique, ce thème est bien entendu étroitement lié à celui du temps et de la religion. Qu’elle soit religieuse ou philosophique, toute réflexion sur la mort est profondément paradoxale.

En effet, si l’homme est le seul animal qui sache qu’il doit mourir, son savoir sur la mort est opaque et ambigu : certes, je saisis empiriquement la mort d’autrui, mais ma propre mort semble m’échapper totalement et parait impénétrable à ma conscience.
La mort, de prime abord, m’apparaît comme un non-sens : quel est l’intérêt, le but, la finalité de mon existence si je dois disparaître ?

I) L’HOMME ENTRE DEUX NÉANTS


« Tu n’es que poussière et retourneras en poussière » dit la Bible. La mort, dans sa fatalité, semble m’indiquer que ma vie n’a aucun sens et que mon passage sur terre est stérile et inutile. A quoi bon vivre, finalement, puisqu’un obstacle infranchissable mettra fin à mes désirs et à mes projets ?

Parce que la question de la mort m’est insupportable, parce qu’elle anéantit tout ce que je peux construire, elle est à la fois angoissante et sacralisée. En effet, en donnant à la mort un caractère sacré, l’homme compense la finitude biologique par l’immortalité spirituelle.
Ainsi, de simple phénomène biologique, prescrite par le programme génétique lui-même, la mort, qui n’est ni un accident, ni une réalité contingente, devient un phénomène culturel. Nous pouvons saisir à travers elle le passage de la nature à la culture, puisque l’homme est le seul animal qui enterre ses morts.
Partout et toujours, à toutes les époques et dans toutes les civilisations, un des rares passeports [1] d’humanité en règle, c’est la sépulture, ou en tout cas le rituel mortuaire. Aucun groupe humain, si primitif soit-il, n’abandonne ses morts sans rites.

Néanmoins, cette sacralisation, qui concerne pour moi la mort d’autrui, ne parvient pas à étouffer mes angoisses concernant ma propre mort, mystère insondable. La mort est une irréalité qui, comme telle, paraît difficilement pensable. Je puis, à la rigueur, parler de la mort de l’autre et en faire l’objet d’un concept, mais je semble condamné à ne pouvoir penser qu’autour de ma mort ou à propos d’elle. La pensée de la mort me hante, mais il y a en elle quelque chose d’irréductible que je ne parviendrai jamais, jusqu’à mon dernier souffle, à saisir.

II) LA MORT : ANGOISSE ET DIVERTISSEMENT

Horace, Ronsard, Diderot : apologie du divertissement...
Si la mort est cette réalité devant laquelle semble glisser toute pensée, le discours philosophique le plus cohérent semble devoir consister à pulvériser et à anéantir l’idée même de la mort. Puisque la mort est l’impensé et l’impensable, peut-être faut-il y songer le moins possible et distraire sa pensée de cette angoisse existentielle.
C’est d’ailleurs ce qu’il faut comprendre de la position de Jacques le Fataliste de Diderot : « Boire de bons vins, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, tout le reste n’est que vanité ».
Cette doctrine face à la mort est celle de l’hédonisme pur, c’est-à-dire la recherche du seul plaisir : puisque la vie est courte, il faut se hâter d’en jouir et toute ma vie doit s’orienter vers cet unique objectif.

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Danse macabre

Une longue tradition reprend d’ailleurs cette même idée, du fameux « Carpe Diem » d’Horace [2] au « Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » de Ronsard.
Philosophiquement, cette attitude face à la mort a été analysée et nommée divertissement par Pascal et quotidiennenté du "on" par Heidegger.
Pascal, dans ses Pensées, observe avec une grande justesse qu’« il ne manque jamais d’y avoir auprès des personnes des rois un grand nombre de gens qui veillent à faire succéder le divertissement à leurs affaires et qui observent tout le temps de leur loisir pour leur fournir des plaisirs et des jeux en sorte qu’il n’y ait point de vide » et ce vide a un nom : c’est la mort.
« C’est pourquoi », ajoute-t-il, « les rois sont environnés de personnes qui ont un soin merveilleux de prendre garde que le roi ne soit seul et en état de penser à soi, sachant bien qu’il sera misérable, tout roi qu’il est, s’il y pense ».
Ce qui est vrai pour un roi, dont la dignité royale devrait être assez grande d’elle-même pour rendre heureux celui qui la possède du seul ravissement de ce qu’il est, paraît plus vrai encore pour le commun des mortels...

Focus sur Kierkegaard et Heidegger : la condamnation du divertissement

Kierkegaard condamne cette manière de vivre sensualiste, la qualifie de « lâche » parce qu’elle fuit la pensée de la mort et de « méprisable » puisqu’elle ravale l’homme au rang d’animal.
L’homme croyant qu’est Kierkegaard est, du propre aveu d’Heidegger qui s’en est inspiré, celui qui s’est avancé le plus loin dans l’analyse du phénomène de l’angoisse.
Mais il n’est pas sorti de la dimension de la foi et se situe dans le contexte théologique du problème du péché originel, qui n’aide pas nécessairement à mieux vivre.
Pour Heidegger au contraire, l’angoisse se rapporte exclusivement à un être-dans-le-monde comme tel et nullement à un être-hors-du-monde, mais la condamnation du divertissement est la même. Ainsi, le dasein (littéralement l’être-là), est avant tout un être-pour-la-mort, qui dans sa quotidienneté se fuit le plus souvent et échappe à lui-même dans le divertissement ou, si l’on préfère dans la bouche du philosophe, la quotidienneté du "on".
Aux yeux d’Heidegger, cette attitude est inauthentique car elle ne me livre pas l’essence même du dasein : un être-pour-la-mort. Si je veux connaître une existence authentiquement humaine et personnelle, alors je dois accepter mon angoisse, car dans cette angoisse face à la mort, je suis mis en présence d’une donnée fondamentale de ma vie. Je saisis alors la mort comme forme même de mon existence et non point comme un décès.

Si la conception d’Heidegger a le mérite de nous rappeler qu’aucune réflexion authentiquement humaine ne peut oublier la mort ou l’occulter, il serait toutefois stérile et vain de nous absorber uniquement dans la contemplation de notre finitude. Alors, entre angoisse et divertissement, quel parti dois-je adopter ?

III) ÉPICURE, SARTRE : LA MORT N’EST RIEN

Ni l’un ni l’autre, répondent d’une même voix Epicure et Sartre. Si le divertissement me réduit à l’animalité, se complaire dans l’angoisse ne rime à rien. Avoir conscience de ma finitude n’implique pas que je doive y penser en permanence, car cette attitude est totalement stérile.
Epicure, comme Sartre d’ailleurs, est athée, ce qui lui enlève, contrairement à Kierkegaard, bien des problèmes quant à l’au-delà de la mort. Matérialiste, il considère que nos corps sont de simples agrégats d’atomes qui se dissolvent au moment de la mort. Nous n’avons donc à craindre nulle survie dans l’au-delà.
Dans ces conditions, la mort n’est rien pour moi, ni vivant ni mort. En effet, tant que j’existe, elle ne me concerne en rien et une fois mort, c’est moi qui n’existerai plus. Alors, où est le problème ? La mort n’a aucun rapport ni avec les vivants, ni avec les morts :

«  Familiarise-toi avec l’idée que la mort n’est rien pour nous, car tout bien et tout mal résident dans la sensation ; or la mort est la privation complète de cette dernière...
Ainsi, celui des maux qui fait le plus frémir n’est rien pour nous, puisque tant que nous existons, la mort n’est pas, et que, quand la mort est là, nous ne sommes plus. La mort n’a, par conséquent, aucun rapport ni avec les vivants ni avec les morts, étant donné qu’elle n’est rien pour les premiers et que les derniers ne sont plus
 ».
Epicure - Lettre à Ménécée sur la morale

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La mort, une présence familière, dès l’enfance...

Au XXème siècle, Sartre réactualise l’antique conception d’Epicure, en éconduisant l’idée même de la mort.
Totalement étrangère à mon existence, elle ne fait l’objet d’aucune expérience. Elle n’est pas inscrite dans le fil de notre vie, elle vient simplement à la fin. Tant que je vis, ma mort n’est pas. Mon projet la traverse sans rencontrer d’obstacle. Il est donc profondément inutile de la penser autrement que comme la conclusion naturelle de mon existence.

CONCLUSION

La mort n’est réellement pensée et conceptualisée que lorsqu’il s’agit de la mort d’autrui. En ce qui concerne ma propre mort, et bien que je me sache mortel (ce qui d’ailleurs me distingue de l’animal), je ne peux l’envisager en toute sérénité.
Partagé entre le divertissement et l’angoisse absolue, j’oscille en permanence sans trouver de sens à ma vie.
Une solution est de nier le problème, comme ont pu le faire Epicure ou Sartre : vivant, il ne me concerne pas ; mort, encore moins. Quoique profondément utile au quotidien, cette attitude ne nous permet cependant pas de faire taire nos angoisses existentielles, qui se résument en une question essentielle : à quoi bon vivre si je dois mourir ?
Peut-être que la réponse réside tout simplement dans une prise de conscience : seule la mort donne un sens à ma vie, car, m’immergeant dans l’éphémère et l’aléatoire, elle m’oblige à agir et à donner un sens à mon existence.
Pressé par elle, « je n’ai pas de temps à perdre » et je dois concrétiser, le plus vite possible, mon "être-au-monde", qui serait comme une harmonie entre mes aspirations et ce qui m’entoure.
En un mot, la mort n’aurait de sens que comme l’invitation urgente à réaliser mes fins en ce monde, avec ce monde...

Sujets de réflexion :

- Ni le soleil ni la mort ne peuvent se regarder en face (le soleil au sens platonicien du terme dans le mythe de la caverne, c’est-à-dire la vérité)
- Créer, c’est conjurer la mort
- Peut-on penser la vie sans référence à la mort ?
- Que faut-il penser de cette affirmation : « nous savons que nous sommes mortels, mais nous ne le croyons pas » ?
- Penser à ma mort, est-ce pour vivre ou pour mourir ?
- La certitude de la mort condamne-t-elle l’homme au désespoir ?
- La mort ajoute-t-elle de la valeur à la vie ?

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[1Il en existe néanmoins d’autres, comme la prohibition de l’inceste : voir à ce propos le lien pointant sur le passage de la nature à la culture

[2"Dédié à une jeune fille du nom de Leuconoë, ce poème appartient au premier livre des Odes d’Horace [ ODE XI AD LEUCONOEN ] et doit sa célébrité à son dernier vers où figure l’expression littéralement intraduisible CARPE DIEM.

Pourquoi cherches-tu l’impossible
en voulant à tout prix
connaître d’avance
ce que la vie nous réserve à toi et à moi ?

Quoi qu’il puisse nous arriver,
la sagesse n’est-elle pas
de nous soumettre chacun à notre sort ?

Que la vie te réserve encore bien des hivers
ou, au contraire,
que tu sois en train d’en vivre le dernier
celui-là même qui, en ce moment,
éreinte les vagues de la mer
à l’assaut des rochers -
crois-moi,
ne change rien à tes occupations
et, dans un cas comme dans l’autre,
n’escompte jamais vivre plus loin
que le jour où nous sommes.

Déjà, tandis que nous parlons,
le temps impitoyable aura fui.

C’est aujourd’hui qu’il faut vivre.
Car demain reste pour toi
ce qu’il y a de moins sûr.

CARPE DIEM

Il est rare dans l’histoire de la poésie qu’une image ait connu autant de succès que l’expression CARPE DIEM issue d’une ode brève du poète latin Horace.

Ce couple de mots littéralement intraduisible tire son dynamisme de l’association inattendue du verbe CARPERE et du nom DIEM. Le premier appartient à la sphère des fruits. Fruits que l’on cueille, que l’on porte à la bouche pour les savourer.
Le second mot est un nom complément direct du premier et désigne tout simplement le jour. C’est la syllabe DI que l’on retrouve en français dans l’appellation des jours de la semaine : lundi (jour de la Lune), mardi (jour de Mars),

CARPE DIEM est une invitation à saisir le jour et à le déguster comme un fruit savoureux . Cette invitation était dédiée initialement à une jeune fille au prénom révélateur LEUCONOË, c’est-à-dire ESPRIT BRILLANT. Une jeune fille qui, d’après les recommandations que lui adresse Horace souhaitait vivre longtemps. Avec une tendresse toute paternelle et une profonde sagesse, le poète appelle cette jeune fille à réaliser que la vie se passe au présent et qu’il lui faut mordre à belles dents le moment qui passe, même si elle savait par impossible qu’elle allait effectivement vivre encore bien des hivers.

Il faut lire les huit vers latins où s’insère, au début de la dernière ligne, l’expression en question pour comprendre la portée universelle du conseil que nous glisse Horace avec un pincement au cœur à peine voilé, face à l’écoulement irrémédiable du temps.

Voici la traduction moderne légèrement adaptée de cette ode célèbre. Puisse-t-elle susciter une émotion comparable à celle qu’éprouvèrent ses premiers lecteurs, en 23 av. J.-C., année de sa première publication !"

NDLR : Merci du concours involontaire de "Chouchoute", de Seine et Marne, qui s’est exprimée sur Homère dans un forum de "retraités actifs" et m’a bien aidée sur cette note !
Ancienne prof ? Mmmh... En tout cas, bien informée !

Commentaires

  • Un grand merci pour vos articles philosophiques ! Je suis moi-même enseignant de philosophie et vous ai recommandé à mes élèves, pour qu’ils puisent dans ces synthèses instruites quelques compléments de cours, sous une forme peut-être plus abordable.
    Ma question se situe simplement sur les deux illustrations que vous avez utilisées dans cet article sur la mort : avez-vous les références ?
    Je réserve pour un message ultérieur quelques questions supplémentaires !
    Bien à vous,
    Alexandre Breton (alecbreton@hotmail.com)

    • J’ai bêtement pioché sur le site de la BNF et dans... Google images :-)
      Merci de vos encouragements, en tout cas.
      Grâce à vous, je trouverai peut-être l’énergie de terminer le programme en temps et en heure (il faudrait que je me presse, le bac est proche !)
      Heureusement, il y a des profs comme vous pour prendre la relève...
      Bien à vous,
      Gaëlle Sartre-Doublet

  • mort de la philosophie et philosophie de la mort : contradiction ou co-éxistence ?

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