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ENTRETIEN AVEC PATRICK TORT

mercredi 11 octobre 2006, par Jean Christophe Grellety

Pendant plusieurs millénaires, la civilisation des Pharaons a glorifié la magie des pouvoirs. Eléments structurants de cette autorité absolue, les prêtres de l’Egypte ancienne ont initié, ensemble, la manipulation du peuple et l’écriture de la vérité.
Dans un essai pointu mais précieux, Patrick Tort révèle cette prise de conscience chez Marx.

Vox Populi :
Il y a presque vingt ans, vous avez publié aux Presses Universitaires de France un essai, « Marx et le problème de l’idéologie, le modèle égyptien », qui reparaît aujourd’hui, augmenté, et suivi d’une postface de l’égyptologue Bernadette Menu, aux Éditions l’Harmattan.
Vous êtes considéré comme le meilleur spécialiste francophone de l’œuvre de Darwin, et vous dirigez l’Institut Charles Darwin International. On se doute qu’il ne s’agit pas là d’une infidélité à Darwin.
En quoi Marx est-il, aujourd’hui autant qu’hier, un auteur de référence pour votre pensée et pour votre travail de chercheur ?

P. Tort [1] :
Marx n’a jamais été pour moi une référence, mais un outil. Ceux qui l’ont rendu « ornemental » après avoir cédé à la conviction régnante qu’il ne pouvait plus servir à rien n’ont fait qu’accomplir dans cet ultime embaumement le travail même de l’idéologie dominante, dont il est question précisément dans ce livre.
En glorifiant son cadavre, et en faisant de son œuvre une référence pour l’histoire des sciences de l’homme et de la société - voire de la philosophie - ces fossoyeurs zélés éloignaient du présent et de l’avenir la capacité de pensée et d’action demeurée intacte au sein du texte de Marx, et qui inflige le meilleur démenti aux contresens tactiques qui l’ont assimilé depuis des décennies à des « applications » historiques qu’il aurait évidemment combattues.
La même chose est arrivée à Darwin.
Ils sont l’un et l’autre indispensables aujourd’hui à la construction enfin cohérente d’une théorie générale du devenir assez forte pour résister aux pressions réductrices des « communicants » dont ils seront hélas encore longtemps victimes, puisqu’ils incarnent, l’un pour la nature et l’autre pour l’histoire, le travail réel d’une pensée démystificatrice.

Vox Populi :
Dans ce livre, vous expliquez qu’une contradiction est à l’œuvre dans « L’Idéologie allemande » entre « la thèse extrême de l’inconsistance de l’idéologie » et « la thèse inverse de la consistance réelle de l’idéologie », autrement dit entre la thèse de l’innocence et celle de la non-innocence de l’idéologie en tant qu’expression des pouvoirs réels de la classe dominante.
Mais cette contradiction n’est-elle pas structurelle, à la fois dans l’histoire des sociétés politiques et à l’intérieur même du phénomène de l’influence ?

P. Tort :
Il y a deux voies de réponse chez Marx à la question de la nature et de l’action de l’idéologie dominante. D’une part, celle qui est explicitée dans « L’Idéologie allemande » - l’idéologie dominante est le reflet (illusoire) de la position de classe de la classe dominante ; c’est la thèse de l’innocence - et d’autre part celle qui est la conséquence de ce que j’ai nommé le « modèle égyptien ».
Le fait pour Marx de reconnaître dans les membres de la caste sacerdotale égyptienne « les premiers idéologues de l’humanité », de fonder une telle conviction sur ce qu’établit l’égyptologie pré-champollionienne (celle des XVIIème et XVIIIème siècles) implique au moins un doute sur cette innocence, et un soupçon de « machiavélisme » sur ces détenteurs du pouvoir symbolique appliqué au gouvernement de la société.
Toute l’égyptologie à laquelle renvoie implicitement mais nécessairement Marx, de Kircher à Champollion, a interrogé avec une insistance opiniâtre la responsabilité des prêtres dans la naissance et le développement des superstitions et des cultes idolâtriques, ces élaborations permettant un gouvernement social exercé par les seuls détenteurs du sens premier des symboles, devenu secret initiatique.
Maîtres de l’observation du ciel, de la météorologie, du calendrier et de l’affichage symbolique décidant du déclenchement des principales activités agricoles, les prêtres égyptiens, propriétaires des connaissances stratégiques et du sens originel des symboles hiéroglyphiques, donnent la preuve que l’idéologie est d’emblée une force matérielle, et non pas seulement son banal reflet.
Elle n’est pas, de ce fait, « innocente », puisqu’elle se réserve à elle-même le secret du sens véritable et premier, en fabriquant et en entretenant l’illusion superstitieuse chez les dominés.
Ce que creuse ce livre, c’est donc ce contrepoint nécessaire au thème principal du reflet innocent.
Pour actualiser ce propos, je dirai qu’aujourd’hui, l’action de ce que j’ai nommé les grands appareils d’influence, dans l’exacte mesure où ils ont construit pour parvenir à leurs fins des recettes et des techniques adéquates, ne peut sérieusement être considérée comme « innocente ».
Qui peut croire un instant à l’innocence d’un Berlusconi ?

Vox Populi :
Vous effectuez en effet, comme l’annonce le sous-titre de votre ouvrage, un retour systématique sur le « modèle égyptien », non pas tant dans sa réalité historique que vous ne discutez pas, mais dans sa découverte et son interprétation par les Européens à partir du XVIIème siècle, et plus encore au siècle suivant.
C’est à partir de cette époque que la caste sacerdotale égyptienne se voit attribuer par les commentateurs une science éminente de la psychologie humaine, et donc de la manipulation.
Mais n’était-ce pas là une conviction développée dès l’Antiquité, et notamment chez tous ceux qui attribuaient des savoirs surhumains aux prêtres d’Égypte ?

P. Tort :
Bien sûr, l’idée est très ancienne, et il n’est, pour la confirmer, que de se souvenir de Pythagore et Platon - qui étudièrent auprès d’eux et enseignèrent ensuite - voire de la légende de Jésus et de son enfance en Égypte.
Il en ressort un certain usage de la vérité cachée, du voilement symbolique, de la pluralité des sens et de la parole figurée, que l’Antiquité expose à travers sa tradition rhétorique, que les religions incarnent dans leurs mystères et dans leurs textes sacrés, et que la politique la plus ancestrale conserve comme la recette la plus sûre de son maintien.
C’est ce qu’analyseront, à leurs risques et périls - car l’Église elle aussi, et d’abord le Christ, ont utilisé les figures - les critiques chrétiens des religions païennes à partir du XVIIème siècle, puis, plus massivement ensuite, les critiques du christianisme lui-même.
La grande leçon, toujours involontaire, de l’égyptologie chrétienne avant Champollion est celle qui révèle l’équivalence primitive de la religion et de la politique. De son côté, la critique chrétienne des superstitions du paganisme en tant que conséquences d’un usage obscurci des symboles atteint inévitablement le Christ obscur des paraboles, s’énonçant sous le voile allégorique « pour tenir la vérité cachée aux indifférents ».
Nous sommes donc loin de l’innocence originelle dont le christianisme apologétique des commentateurs européens des hiéroglyphes avait besoin pour réinstaller, dans sa lecture de l’histoire des peuples et des croyances, l’idolâtrie égyptienne comme un analogon historique de la Chute.
Marx identifiant la fonction idéologique comme représentée sous sa figure la plus ancienne par les prêtres égyptiens ne peut donc prendre le parti (historiquement et logiquement opposé au sien) de ceux qui ont tenté - trop tard - d’innocenter ces derniers en déclarant qu’ils avaient été eux-mêmes contaminés par les superstitions dont ils étaient les gardiens, et dont ils détenaient les clés.
La contradiction de l’innocence et du secret habitera désormais le texte de Marx, comme il habite l’ensemble de la problématique de l’idéologie comme illusion et/ou simulacre construit de la vérité.
Tant que la première écriture hiéroglyphique se cantonne dans une pictographie métonymique transparente, l’innocence est plausible. Dès qu’apparaît la métaphore, qui évolue en allégorie, allégorisme, apologue, parabole et énigme, on entre dans l’élément de la rétention, du criblage, du cryptage et de l’obscurcissement technique et politique de la vérité dans sa communication publique par le moyen des symboles.
Mais cette sémiotique évolutive, que tentent de mettre en place les anthropologues et les historiens chrétiens de l’écriture entre Kircher et Warburton pour sauver le dogme de l’innocence première et de la perversion survenue, achoppe dans sa démonstration sur le fait que la métaphore est tout aussi originaire que la métonymie, et le Christ aussi peu innocent que Ramsès.
Le culte des idoles est celui d’un signifiant devenu opaque, et l’opacification est un acte politique utilisant politiquement une inégalité d’origine économique dans l’accès au savoir.


Vox Populi :
Dans le chapitre intitulé « L’idéolâtrie » - ce « fétichisme de l’idée » que Marx et Engels stigmatisent chez les représentants de la jeune philosophie allemande - vous concluez, après un enchaînement d’une imparable rigueur, que, pour les auteurs de L’Idéologie allemande, « toute idéologie est un idéalisme ».
Mais cette formule ne s’applique-t-elle pas à l’idéologie marxiste elle-même ? Dès lors, l’opposition idéalisme/matérialisme serait proprement idéaliste !

P. Tort :
Gare aux confusions. L’idéologie dont parlent Marx et Engels, c’est l’idéologie de la classe dominante en tant qu’elle produit non pas une représentation exacte du monde, mais une illusion dont le propre est d’inverser le sens des rapports réels qui le constituent.
C’est la célèbre comparaison de la chambre obscure, voire de l’œil humain. Or, ce qu’expliquent les deux auteurs de « L’Idéologie allemande », c’est que le trait commun de toutes les élaborations idéologiques est la conviction que l’ordre du monde obéit au régime de l’idée - laquelle se retrouve ainsi hypostasiée dans toutes les circonstances où cet ordre le requiert.
C’est précisément ce que fait souverainement l’idéologie par excellence, la religion.
Marx et Engels renversent cette opération (dépassant ainsi l’image inversée de la rétine) et restituent la vision juste (celle de la conscience). Simplifions : les philo­sophes « révolutionnaires » allemands modernes, écrivent-ils, ressemblent à cet indi­vidu persuadé que les hommes ne se noyaient que parce qu’ils étaient dominés par l’idée de la pesanteur ; congédier cette idée comme superstition eût suffi dans leur esprit à écarter tout risque de noyade.
Ces rêveurs « innocents et puérils » sont donc pénétrés de l’idée que le monde va mal parce qu’il est gouverné par des idées fausses. Corriger ces idées équivaudrait à améliorer le monde.
Ainsi, l’idéologie religieuse étant composée d’idées fausses, lutter contre les idées religieuses pourrait parvenir à remettre le monde sur ses pieds. Mais c’est précisément la religion (c’est-à-dire l’Église) qui explique et répète que les hommes se sont pervertis quand ils ont perdu l’idée de Dieu.
Double dénonciation, dis-je, de la nocivité de l’innocence : les jeu­nes philosophes allemands dénoncent les effets et les méfaits, dans la réalité, des représentations fausses dont les hommes sont à la fois les auteurs (innocents) et les victimes (innocentes).
A leur tour, Marx et Engels dénoncent chez ces théoriciens l’illusoire et innocente conviction d’une effi­cacité transformatrice qui s’attacherait au fait de dénoncer une illusion idéologique en la considérant comme responsable d’un certain ordre de réalités.
Autrement dit, si l’on examine l’étendue déployée du spectre idéologique, on perçoit entre ses parties distales une constante unique, mais fondamentale : celle qui assigne à l’idée la paternité et le gouvernement de l’ordre du monde.

Comme pour les chefs des nations antiques, la pérennisation de sa puissance est conditionnée par une apothéose poursuivie par un culte, d’où ce néologisme d’idéolâtrie qui est beaucoup plus qu’un mot-valise.
L’idéologie, pour Marx, se caractérise d’abord et toujours par l’idée que l’idée conduit le monde. C’est pourquoi toute idéologie est un idéalisme.
Il n’y a donc aucun sens, sinon hautement mystificateur, à parler dans ce contexte d’« idéologie marxiste », puisque, comme on vient de le comprendre, Marx effectue cette critique radicale de l’idéalisme idéologique, ce qui indique au passage que Marx croit par ailleurs à l’efficacité d’une telle critique.
La lutte idéologique - qui repose sur le rétablissement du sens des rapports réels - a donc un sens pour et dans le marxisme, à condition de la maintenir sur ses propres bases.

Vox Populi :
La partie centrale de votre livre travaille un triple texte (le premier cité, les deux autres constamment évoqués) : celui de Marx, celui de la politique égyptienne et celui de l’égyptologie qui la prend pour objet avant les découvertes de Champollion. Cette dernière dénonce un gouvernement par la superstition tout en s’apercevant (trop tard, comme vous l’avez montré) qu’il est peut-être imprudent pour le christianisme lui-même de « désinnocenter » ainsi la fonction sacerdotale.
Vous analysez des textes du XVIIème siècle qui tentent d’expliquer et de dénoncer la performance idolâtrique.
Mais quel que soit le niveau étudié, il s’agit toujours d’identifier dans la prêtrise une maîtrise stratégique des croyances, une « manipulation des consciences » qui maintient les dominés dans l’esclavage, une politique trans-séculaire du secret.
De ce fait, les esclaves, même « modernes », n’auraient-ils pas intérêt à penser, connaître, comprendre et mesurer la réalité de la puissance de leurs maîtres ?
Et, dans ce cas, ne faut-il pas revoir les principes théoriques de la lutte révolutionnaire ?

P. Tort :
Indiscutablement, la question de la pertinence de la lutte idéologique demeure chez Marx une question ouverte, insuffisamment comprise dans la théorie, mais d’une certaine manière résolue dans la pratique.
On sait fort bien aujourd’hui que les idées n’acquièrent leur puissance transformatrice et leur dimension collective qu’à la faveur de certains « mouvements de société ».
Il est juste de dire que ces mouvements doivent l’essentiel de leurs caractéristiques à des déterminants qui relèvent plus profondément de la situation économique des acteurs que de positionnements nuancés dans l’univers assez étroitement cloisonné des « idées » critiques - lesquelles cependant doivent exister quelque part afin de sortir au bon moment de leur ghetto intellectuel.
Tout cela, donc, n’enlève rien au devoir du théoricien, qui doit continuer de remplir sa fonction d’anticipateur et de partager le produit de ses anticipations dans la lutte, afin que la pensée serve autant que possible à instruire l’action.

Le travail permanent du théoricien révolutionnaire est, au contraire de celui du prêtre, de travailler à la désaliénation des consciences en y rétablissant le sens véritable des phénomènes.
La caste sacerdotale construit et renforce les mystères, invente les idoles et leur culte, retient la connaissance des grands commencements et gouverne en remplaçant l’histoire ainsi occultée par la légende.
Le théoricien révolutionnaire analyse la genèse des mystères, les faisant ainsi « redescendre sur la terre », renverse les idoles en expliquant le mécanisme de leur fabrique, explique et diffuse la connaissance des processus originels et remplace la légende par l’histoire.
Il s’agit toujours de renversement. Et ce renversement est un rétablissement de vérité. J’ai coutume d’évoquer pour illustrer ce rôle la grande figure, curieusement ignorée aujourd’hui, de Sanchoniathon de Béryte, ce hiérophante phénicien traître à sa caste et expliquant dans sa « Théogonie » la genèse terrestre des idoles.
Il fut sans doute le premier historien de l’humanité, et en même temps le premier matérialiste.

Vox Populi :
Dans le chapitre « Prospective Marxiste », vous écrivez :
« La question de l’innocence ou de la non-innocence des productions idéologiques de la classe dominante, qui n’est pas une question mineure chez Marx, est désormais une question dépassée - non pas au niveau des individus, pour lesquels continuera à se poser, cas par cas, la question de la part personnelle d’inconscience, ou au contraire, de cynisme hyperconscient qui les porte à soutenir et à justifier le régime, inadmissible dès le principe, de la production de la plus-value ; mais dépassée et résolue par l’examen même du mode de production de l’idéologie : le monde capitaliste dans son ensemble est en effet rentré dans l’ère des technologies de l’influence, technologies dont les objectifs s’atteignent à travers une confusion tactique permanente de l’information, de la communication et de la propagande, le dernier élément étant constamment dissimulé sous l’auto-exhibition spectaculaire des deux premiers ».
Pouvez-vous développer ce dernier point ?

Patrick Tort :
Le système capitaliste organise sa propre lutte idéologique sous le masque auto-gommant de l’idéologie « libérale ».
Cette lutte, permanente mais périodiquement intensifiée dans les moments de revers ou de crise, ne saurait s’avancer sous la figure appuyée et brutale de la « propagande », qu’elle est parvenue à attacher aux seuls régimes « totalitaires ».
Le propre de l’idéologie « libérale » est de s’exclure elle-même de l’idéologie, terme qu’elle a même réussi à associer presque exclusivement au danger révolutionnaire et aux calculs d’une subversion malveillante.
Ce système a inventé la « fin des idéologies » comme la consécration éternisante de son triomphe, qui est, en pratique, de dissimuler sa propre énormité idéologique sous le vieux thème de la nature humaine.
Le libéralisme n’est pas une idéologie, puisqu’il se dit l’expression de la nature. Ce masque le rend invisible et le libère pour anathématiser tout ce qui n’est pas lui.
Ce qui vient trancher la question de l’innocence ou de la non-innocence de l’idéologie dominante en milieu libéral (en faveur, bien sûr de la non-innocence), c’est l’existence même et l’épanouissement singulier, en son sein, d’une véritable technologie de la persuasion, de la fabrication des consensus majoritaires et de la pensée assujettie, qui préserve et cultive en chacun l’illusion du libre choix.
Les messages (où l’image joue un rôle essentiel, toujours régressif car s’adressant directement aux affects plus qu’à l’évaluation rationnelle) sont élaborés sur le modèle des messages publicitaires, et le consommateur allocutaire les reçoit de plus en plus dans l’isolement « personnalisé » de sa niche sociale. Son comportement répond à une information étudiée en vue de le produire, et n’est plus qu’exceptionnellement le thème de discussions collectives au sein desquelles il pourrait saisir l’occasion de se régénérer.
L’obéissance a lieu dans la solitude du plaisir et avec l’illusion de la plus entière liberté.
La communication politique - c’est une constatation aujourd’hui banale - a suivi ces recettes de conditionnement du consommateur. Deux aspects corrélatifs se dégagent en somme de ces nouveaux fonctionnements : l’atomisation du « public » destinataire, avec la culture de l’individualisme, et la fabrication des consensus homogènes, avec exténuation de l’échange critique et l’anéantissement tendanciel de la liberté.

Vox Populi :
Dans ce même chapitre, vous écrivez que « L’objectif prioritaire de la lutte idéologique de la classe dominante a été la rupture de la conscience de classe au sein de la classe dominée ».
Cet objectif est-il atteint à vos yeux - j’entends : de manière si profonde qu’on pourrait la penser irréversible - ou une contre-lutte idéologique est-elle encore possible ?
Il semble possible d’en douter lorsque, précédemment, dans le chapitre « Le hiéroglyphe du pouvoir. De l’hypostase et de son interprétation », vous affirmez que « ce silence de Marx » (sur ce que l’élaboration de l’idéologie par les idéologues de la classe dominante peut renfermer de calculs stratégiques conscients) « est peut-être l’une des causes du peu de développement et d’efficacité qui caractérise dans de nombreux domaines la lutte idéologique des partis révolutionnaires contemporains ».

P. Tort :
Mon livre démontre - car il s’agit d’une démonstration - que la théorie de l’idéologie chez Marx renferme une tension contradictoire sur la question de la mystification subie/infligée, mais que cette tension est éminemment productrice de pensée, grâce au « modèle égyptien » qui, replacé dans son contexte thématique, relativise la thèse dominante (développée) du reflet innocent.
Mais il reste qu’expressément, Marx ne donne pas de réponse univoque à la question de la nature de l’idéologie, et qu’une lecture sommaire - qui a été du reste une lecture d’appareil - a pu conclure d’après cela que l’idéologie n’étant qu’une conséquence ou qu’un effet de déterminations plus fondamentales, elle constituait un phénomène dépendant et secondaire, et que par suite la lutte idéologique ne pouvait être une priorité.
Or, ce que montre l’étude du modèle égyptien aussi bien que l’analyse du capitalisme développé, c’est que l’idéologie est, indirectement mais effectivement, une puissance matérielle, tant dans l’ancienne Égypte parce que l’affichage symbolique ordonné par les prêtres gouverne toute l’activité productive que dans le capitalisme avancé, parce que la production d’activités symboliques s’intègre complètement au circuit économique tout en dictant une bonne part des comportements politiques individuels d’approbation qui, s’additionnant, supportent des évolutions uniformisantes et, de crise en crise, la pérennisation du système.
Ce que je nomme « rupture de la conscience de classe » passe par ce mécanisme complexe de désolidarisation des acteurs du travail par des évolutions structurelles de la production, et, simultanément, par une culture intensifiée de l’individualisme à tous les niveaux de l’existence sociale.
Aujourd’hui, une pratique révolutionnaire qui voudrait ignorer la puissance de la lutte idéologique instruite qui doit être menée contre les simulacres consciemment élaborés de l’idéologie dominante manquerait, en vertu d’un lien nécessaire, à l’intelligence tout autant qu’à l’efficacité.
Jamais la vérité n’a été révolutionnaire autant qu’aujourd’hui.

Vox Populi :
Toujours dans ce chapitre, vous écrivez que « La démarche symbolisant le plus fort degré de coïncidence rêvée entre un discours politique et l’adhésion de son public s’y atteint lorsque, portant à son comble la logique de l’identification démagogique, un dirigeant de l’extrême droite s’assure d’un succès optimal en adressant au “peuple” ce message privé de sens qui lui annonce que les idées qu’il défend sont les siennes ».
Dans la situation actuelle, vous pensez à quelqu’un en particulier ?

P. Tort :
Dans les années 1980, Le Pen avait atteint ce comble du vide politique qui lui permit plus tard de faire le plein de ses voix, en prenant appui sur le système qui avait déjà englouti le peuple sous le « public ».
En redonnant ensuite démagogiquement à ce dernier le titre et la dignité de « peuple », Le Pen jouait sur ce vide.
Lorsqu’il réintroduisit le mot « peuple » dans le vocabulaire de la démagogie moderne, le peuple dans sa réalité n’était plus une entité considérée par la politique.
Je pouvais tout à fait écrire en 1986, dans « Être marxiste aujourd’hui » (Aubier), que sa transformation en « public » par les techniques de communication et d’influence avait déjà fait de lui « le corrélat éventuel et non fixe d’un projet d’assujettissement existant dans l’esprit des classes dominantes ».
Le capitalisme consacre en effet chaque jour une part considérable de ses capitaux et de ses techniques à fabriquer et à consolider pour lui-même un public approbateur, et le fascisme achève son entreprise en feignant de réinstituer le « peuple » comme spontanément porteur d’idées qui ne sont en réalité que celles qui l’ont conditionné durant sa décadence.
La fusion identitaire du chef fasciste et du « peuple » économise ainsi beaucoup de réflexions, de discussions et de programmes. Plus vaste est le consensus, plus vide est l’espace de remise en cause des idéaux acceptés, plus complet est le sentiment de fusion identitaire, et plus fort est le pouvoir.
Les États-Unis incarnent aujourd’hui ce vide tout-puissant d’une dictature sans pensée qui se pare, dans l’imaginaire collectif qu’elle internationalise, des vertus d’une démocratie hyperbolique. Mais ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres des pouvoirs d’illusionniste dont sait se servir, selon l’un des mots favoris de Marx, l’idéologie.

Bibliographie :
Patrick Tort, « Marx et le problème de l’idéologie. Le modèle égyptien », suivi de « Introduction à l’anthropologie darwinienne (Marx-Engels, Malthus, Spencer, Darwin) », entretien avec Georges Guille-Escuret.
Postface de Bernadette Menu.
Paris, L’Harmattan, collection « Sociologie politique ».

Site web de l’ICDI : www.darwinisme.org


[1Patrick TORT
Professeur détaché au Muséum, Agrégé de l’Université, Docteur d’Etat ès lettres, philosophe, linguiste, épistémologue, historien des sciences biologiques et humaines, est l’auteur d’une quarantaine de livres.
Il est le créateur de l’Analyse des complexes discursifs, nouvelle méthodologie pour l’histoire des systèmes de pensée.
Lauréat de l’Académie des Sciences pour son Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, Prix Philip Morris 2000 d’Histoire des Sciences pour l’ensemble de son œuvre, Officier des Arts et des Lettres, il a créé et dirige l’Institut Charles Darwin International (Icdi).
Il a également entamé, avec la collaboration de Michel Prum et d’une équipe universitaire, la traduction française et l’édition savante en 35 volumes de l’intégrale des Œuvres de Darwin. Ce travail devrait s’étendre tout au long du premier quart du XXIe siècle.
L’Exposition Darwin, diffusée par l’ASTS (Association Science / Technologie / Société), ainsi que le film de Valérie Winckler Darwin et la science de l’évolution, diffusé par Arte, ont été également réalisés à partir de ses différents ouvrages.

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