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MORALE, ÉTHIQUE, VERTU ET DEVOIR : LIBERTÉ OU SERVITUDE ? - vox-populi.net

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Cours n°20

MORALE, ÉTHIQUE, VERTU ET DEVOIR : LIBERTÉ OU SERVITUDE ?

samedi 16 octobre 2004, par Gaëlle Sartre Doublet

Le "tu dois" représente une des expériences fondamentales de la conscience morale. C’est la norme qui ordonne mon comportement. Le devoir constitue un impératif, qui affirme une valeur et je n’ai pas à "finasser" avec lui.
Une valeur n’a pas à être démontrée : elle s’applique, un point c’est tout. Il faut parce qu’il faut. S’il ne fallait pas, il n’y aurait "plus rien qui vaille" et nous "n’en sortirions pas".
Ces expressions reflètent la forme absolue de l’impératif : la morale. Pression sociale ou vérité ?
Tâchons donc ensemble d’élucider ces impératifs moraux qui nous animent.

Obligation et nécessité

Pris dans ce sens, le devoir est synonyme d’obligation envers la morale. Néanmoins, cette obligation est distincte de la stricte nécessité, car ce qui est obligatoire peut être fait ou ne pas l’être (je choisis de sacrifier à des impératifs sociaux ou de les braver), alors que je ne puis en aucun cas me soustraire à ce qui est nécessaire (qui ne peut être autrement que ce qu’il est : la terre tourne, j’ai besoin de boire et de manger pour vivre, les lois de la gravitation induisent que la boule que je jette au sol ne flottera pas dans les airs etc.)
Or, la société cherche souvent à nous faire prendre des vessies pour des lanternes : si l’obligation morale et le devoir ont un prix, c’est qu’ils sont théoriquement libres et se distinguent à ce titre d’un théorème de mathématique euclidien, par exemple, vis-à-vis duquel ma volonté s’incline nécessairement.

La morale : le concept de devoir chez Kant

Dans les "Fondements de la métaphysique des mœurs" en 1785, Kant établit que le devoir, loin de nous être apporté par l’expérience, est un idéal de la raison pure et une valeur a priori (c’est-à-dire jugée avant toute expérience).
En effet, l’expérience en tant que telle ne nous fournit jamais de normes universelles ni nécessaires, au sens où nous l’avons précédemment défini. En d’autres termes, même si cette illustration ne relève pas des propos de Kant, pourquoi telle ethnie refuse de faire l’amour avant le mariage là où d’autres valorisent la multiplicité des partenaires ? Pourquoi, dans la même veine, serait-il immoral de manger la cervelle de nos parents défunts, comme cela se fait dans certaines tribus ? Pourquoi consommer des grenouilles ou des insectes serait-il un acte admis dans certaines communautés et répugnant pour les autres ?
Pour Kant, la réponse est simple : si nous devions fonder la moralité sur des faits, elle serait rapidement ruinée par ceux-ci. Une seule issue : bâtir le devoir qui, loin d’être une réalité est une norme de la raison , valable pour tous les êtres raisonnables.
Bien, bien, bien...
Pour reprendre le vocabulaire Kantien, distinction est faite entre impératif catégorique et impératif hypothétique .
Ainsi, seul le pur devoir a priori, norme de la raison, commande catégoriquement et est moral.
L’impératif hypothétique, lui, n’est qu’une action pour parvenir à une fin, sur le mode : "si vous voulez obtenir ceci, faites cela".
 [1]

Éthique et devoir

On peut reprocher à Kant d’avoir méconnu le caractère unique de l’intention morale. Telle est en tout cas la critique de Nietzsche qui reproche à la théorie kantienne son égoïsme et son abstraction. À ses yeux en effet, elle évacue la personne concrète du champ de l’action.
Ainsi, pour Nietzsche, ne pas accomplir son devoir, c’est affronter sa mauvaise conscience.
En ce sens, il stigmatise la morale, précisément parce qu’elle conduit l’homme à se sentir coupable de toute affirmation de lui-même. La morale est pour lui une invention mystifiante de certains hommes décadents, faibles, réactifs, qui ont établi leur domination sur les autres, en les contraignant à réprimer leur force vitale.
Qui sont-ils ? Nietzsche ne le dit que par ellipses mais désigne clairement toutes les soutanes de son époque. Nous en aurions d’autres aujourd’hui, des hommes qui ont à ce point peur de la vie qu’ils imposent aux femmes de cacher leur force vitale sous des grilles de tissus...
Toutes ces valeurs, d’une religiosité étriquée car censées être universelles, sont à l’opposé de la pensée de Nietzsche. S’il croit en une transcendance, à l’aigle, au sage, il ne supporte pas ceux qui condamnent le monde ici-bas et le formatent.
Pour lui, le devoir est une forme de dette. En naissant, les religions et les morales imposent à l’homme cette dette infinie : tel Sisyphe roulant éternellement sa pierre, l’homme n’en finirait pas de payer sa faute originelle, capital et intérêts.
Car devoir, c’est avant tout devoir quelque chose à quelqu’un, qui peut ainsi se targuer d’avoir prise sur nous. Mais au fait : que lui devons-nous à ce censeur qui s’érige en justicier ?
Pour Nietzsche, pas d’hésitation : les faibles ont inoculé aux forts le virus du devoir. Par cette manipulation, ceux qui ont le plus de force vitale deviennent les victimes de ceux qui en ont le moins.
"Subtile délégation de la torture à la victime, organisée par des êtres sacerdotaux voulant que les hommes vivent comme une faute ou un péché toute volonté de s’affirmer". [2]
Nietzsche récuse la monopolisation d’une certaine transcendance par quelques apôtres auto-proclamés. Ce n’est pas parce que les valeurs que l’on nous a inculquées sont sacrées que nous avons mauvaise conscience rien qu’à l’idée de les transgresser, mais bien parce qu’on nous a bercés de mauvaise conscience que nous les considérons comme sacrées.
Le Surhomme, que Nietzsche appelle de ses vœux, n’est pas un héros ni un homme sans foi ni loi : c’est un homme libre. Il vivra par delà le bien et le mal, c’est-à-dire qu’il saura discerner le bon du mauvais, mais ne se laissera pas dicter par d’autres ce qui est bien ou ce qui est mal. Il ne se soumettra pas davantage à des règles pré-établies, des jugements institués mais décidera en conscience, par lui-même.
Pour Nietzsche, nous devons échapper aux carcans imposés et dresser une généalogie des valeurs, en nous demandant quelles forces les soutiennent. A ce stade, l’esprit libre fonde en toute intelligence et raisonnement les obligations auxquelles il souhaite se soumettre, affranchi de toute contrainte sociale instituée. Les valeurs font désormais l’objet d’une ré-appropriation, voire d’une création : ce n’est plus de la morale ni même du devoir, mais de l’éthique dont il s’agit.

Bergson est tout aussi sévère que Nietzsche envers Kant : pour lui, l’impératif catégorique est une consigne militaire. A ses yeux, le devoir, généralement d’essence sociale, ne correspond guère à une exigence de la raison.
Il faut en effet se représenter l’habitude comme un fait pesant étroitement sur la volonté. Le devoir, dans ces conditions, s’accomplit presque toujours automatiquement, comme pourrait le faire un somnambule :
Pensons à une fourmi que traverserait une lueur de réflexion et qui jugerait alors qu’elle a bien tort de travailler sans relâche pour les autres. Ses velléités de paresse ne dureraient (...) que quelques instants (...). Au dernier de ces instants (...) l’instinct (...) la ramènerait de vive force à sa tâche [et] l’intelligence que résorberait l’instinct dirait en guise d’adieu : « il faut parce qu’il faut »”.
Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion

La vertu et le devoir


Loin de cet état d’esprit, les grecs considèrent que le terme premier est celui de vertu, c’est-à-dire la meilleure façon - la plus appropriée en fonction des circonstances - de faire honneur à sa condition d’homme.
Si les sophistes prônaient une ontologie du "moment opportun", Aristote quant à lui définit la vertu comme une affaire de juste milieu et de mesure. La vertu doit être définie au cas par cas, avec prudence et discernement, d’où l’aspect empirique de la vertu aristotélicienne.
Entre Aristote et Kant, le Christianisme a eu lieu, qui rend l’homme coupable des péchés qu’il commet (exemple : Eve qui a boulotté la pomme, fruit défendu !).
Au contraire, pour les grecs, un homme qui agit mal est un homme ignorant, mal éclairé et il suffit de le détromper pour qu’il rectifie son action. À leurs yeux, pour bien faire, il suffit de bien juger. On mesure ici l’écart qui sépare la vertu grâcieuse (ou en langage contemporain, l’éthique) de la morale toujours besogneuse.

Conclusion

Si la morale s’oppose à l’éthique et à la vertu, la notion de devoir, elle, ne s’oppose ni à l’une ni aux autres. En effet, le devoir est l’obligation que je me fais à moi-même d’agir du mieux possible pour honorer ma condition d’homme.
Or, je peux m’imposer d’exécuter un acte pour des raisons morales (déterminées par la société) ou pour des raisons éthiques (expression pratique de ma liberté de conscience).
Autrement dit, ce n’est pas parce que je me défie de la morale que je ne suis pas responsable (capable de pouvoir répondre de mes actes).
La fin de la morale n’est pas l’état de guerre : elle m’oblige simplement à repenser mon rapport à moi-même, à autrui et à la société, dans une démarche éthique, critique et raisonnée.

Pistes de réflexion :
- Comment déterminer la gravité d’une faute ?
- Le péché relève-t-il de la faute ou de l’erreur ?
- Vivre selon ses principes : est-ce une obligation morale ou une condition du bonheur ?
- Qui s’exprime quand je dis : "je dois" ?
- Devoir et responsabilité : concordances et dissonances.

Un exemple concret : le cas Benetton

 [3]
En 1993, une campagne de publicité agressive, qui transgresse nombre de tabous de la société capitaliste développée de l’époque, défraye la chronique : le nom de la marque est Benetton.
Au début de cette campagne, une nonne embrasse un prêtre et une collection de sexes féminins sont photographiés de près, les uns à côté des autres, assemblés comme un patchwork.

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Provocation gratuite ou représentation naturelle ?

Le message est clair : défions les préjugés moraux liés à la sexualité.
La deuxième phase de cette campagne de publicité va s’en prendre à un autre tabou : la mort.
L’image expose dès lors un jeune homme mourant (réellement) du SIDA, entouré de ses parents.
Les affiches montreront ensuite l’exode albanais, des meurtres commis par la mafia, des scènes de racisme ordinaire, des photographies de condamnés à mort aux USA. Pour couronner le tout, une paire de fesses estampillée "HIV" faisait elle aussi référence à une histoire vraie : un étudiant nord-américain, non atteint du virus, s’était ainsi présenté à son école, qui l’avait renvoyé.
Les réactions ne se firent pas attendre : les États-Unis optèrent pour la censure (pour les sexes) et le procès (pour la nonne) en matière d’attentat à la pudeur.
Dans la foulée, Bill Clinton décida de suspendre l’exécution des condamnés visibles sur ces clichés (pas les autres, donc).
Les publicitaires français se déchaînèrent : un responsable d’une agence de publicité française indiqua à l’époque :
"Ne pas poser de discours moral accompagnant la photo, c’est faire appel à l’irresponsabilité des gens".
Jacques Séguéla renchérit : "La campagne de publicité de Benetton est scandaleuse, détestable et suicidaire. La publicité est là pour faire rêver les gens. Benetton leur fout le nez dans la merde".
Pas de bol pour lui, Benetton gagnait dans le même laps de temps 10% de parts de marché supplémentaires dans l’industrie du textile, en pleine déconfiture...
La réponse du berger à la bergère, à savoir celle du photographe de Benetton, ne se fit point attendre :
"Séguela ressemble à la belle-mère de Blanche-Neige, « Miroir, mon beau miroir ». Il n’a pas trouvé de meilleure publicité et il se venge".
Inutile cependant de tirer à boulets rouges sur les langues de pub. Les intellectuels hexagonaux ne furent pas en reste pour s’emparer du sujet, tels Alain Tchégéhien affirmant : "La publicité de Benetton porte sur la marque, non sur le produit. Son intérêt est de soulever l’interrogation. Cette campagne est un affichage public de questions qui se posent à la société".
Un sociologue français franchit dans son analyse un pas supplémentaire :
"Il est étrange de constater que dans une société de plus en plus libre, qui se targue de ne plus avoir de tabous lourds, le scandale arrive par la pub. Pas par l’art, mais par la pub."
Ceci dit, nous pouvons constater que demeurent des hystériques capables de s’enchaîner pour "La dernière tentation du Christ" ou le "Da Vinci code", alors...

Petites questions...
Qu’il y a-t-il de réellement choquant dans cette campagne ?
Réponse 1 : montrer des sexes
Réponse 2 : qu’un prêtre embrasse une nonne
Réponse 3 : faire du business avec la misère d’autrui
Réponse 4 : L’évidence d’un système poussé à son paroxysme
Réponse 5 : rien du tout
Réponse 6 : autre

Bonne réflexion !

NB : La rédaction offrira volontiers un filet garni à la réponse la plus pertinente ! ;-)

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[1Cher lecteur, autant te l’avouer immédiatement : je n’ai aucun engouement particulier envers Kant. Mais bon, pour ceux qui vont passer leur bac, tâchons d’approfondir sa pensée, avant d’aborder des aspects plus passionnants de ce thème je l’espère : ici, passage obligé.
Pour Kant, la règle du devoir est donc catégorique : fais ton devoir sans condition, sur la seule base de ta raison. A ses yeux, l’impératif catégorique est la loi de la moralité, et il se décline en trois formules :

1) Universaliser la maxime de notre action
En quoi consiste précisément l’impératif catégorique ? Kant nous le présente à partir de trois formules, dont voici la première : obéir à une exigence d’universalisation. Lorsque nous agissons, nous devons toujours nous demander : "et si tous en faisaient autant ?". Pour Kant (et pour une fois, en soi sans doute), il n’est pas d’autre critère possible de la morale et du devoir :
"Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature"
Ce qui peut poser problème, c’est le terme de "nature" : que devons-nous penser du suicide par exemple ?

2) Le respect de la personne
Ce que Kant examine dans sa seconde maxime, c’est la personne. En effet, puisque la morale est fondée sur la raison, elle implique nécessairement le respect de l’homme conçu comme être raisonnable. (NDLA : ça reste à prouver, mais admettons...)
Par conséquent, aux yeux de Kant toujours, seul l’être humain possède une valeur absolue et représente une fin en soi :
"Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps, comme une fin et jamais simplement comme un moyen"

3) L’autonomie
La troisième maxime de l’impératif catégorique souligne l’autonomie de la volonté. Si l’être raisonnable est une fin en soi, il résulte qu’il ne peut être soumis à la loi morale mais qu’il doit au contraire en être l’auteur.
Autrement dit, il n’est pas concevable que l’être humain reçoive la morale de manière purement externe ; il doit au contraire se l’imposer à lui-même : c’est le principe de l’autonomie de la volonté.
Puisque la volonté est autonome, elle obéit à une loi morale qu’elle fonde. Nous saisissons ainsi l’origine du devoir, qui trouve son ancrage dans la personnalité de l’être raisonnable, auteur de la loi morale.
"De là résulte maintenant le 3° principe pratique de la volonté, comme condition suprême de son accord avec la raison pratique universelle, à savoir l’idée de la volonté de tout être raisonnable, conçue comme volonté instituant une législation universelle".

[2Je ne sais plus où j’ai chopé cette citation, présente dans mes cours de fac mais introuvable sur le net. Le cas échéant, que son auteur se manifeste : c’est avec plaisir que je rendrai à César son dû !

[3Source : "Envoyé spécial" du 18 février 2000.

Messages

  • Merci, merci et merci mille fois d’avoir publié cet article. De tous les philosophes, c’est Nietzsche que je préfère. J’y suis venu tard dans ma vie mais je découvre une œuvre riche et abondante ; j’aurais aimé le connaître.

    Roger Breton
    Montréal, Québec

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