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LA LANGUE DE NICOLAS SARKOZY

vendredi 23 juin 2006, par Martin Winckler

Pour Nicolas Sarkozy, ministre de l’intérieur de la France républicaine, il est concevable de régulariser les papiers des immigrants en situation irrégulière à condition que leurs enfants soient :
- 1) scolarisés,
- 2) nés en France
- 3) ne parlent pas la langue de leur pays d’origine (dans un autre organe de presse j’ai lu « n’aient aucun lien avec leur pays d’origine. » )


1°) Nés en France, cela va sans dire. Même si, contrairement à ce que je pensais jusqu’à aujourdhui, en droit, une personne née en France est française si, et seulement si, un de ses parents est lui-même français... Les enfants nés en France qui y résident depuis plus de 5 ans peuvent demander la nationalité française... à partir de l’âge de 16 ans. Ça donne le temps de les reconduire à la frontière.

2°) Scolarisés, est-ce qu’il faut vraiment le préciser ?
L’école républicaine est là pour accueillir tout le monde (sauf les filles voilées, bien entendu). L’instruction est gratuite, laïque et obligatoire. Notez bien que si ces enfants sont seulement scolarisés (mais pas nés en France), ça ne vaut pas : voici ce qu’il vient de se passer au Mans, la ville d’où j’écris...

Des policiers français viennent chercher deux enfants kurdes à la maternelle.
LE MANS (France), 6 juin 2006 (AMI) :

"Des policiers français sont venus chercher mardi dans une école maternelle du Mans (ouest) deux petits frères kurdes dont la mère était en cours de reconduite à la frontière après le dépôt d’une demande d’asile politique, a-t-on appris auprès des enseignants.
Accompagnés d’une traductrice, les deux policiers en civil se sont présentés à l’école maternelle Julien Pesche afin d’emmener les deux enfants, âgés de 3 ans et demi et 6 ans, pour rejoindre leur mère qui avait été conduite auparavant au commissariat en vue d’une reconduite à la frontière.
Le directeur de l’établissement a remis les enfants aux policiers après avoir obtenu le feu vert de sa hiérarchie. Les enfants étaient scolarisés dans cette école depuis mars dernier. "Les deux petits commençaient à s’intégrer (...) Ça nous a choqué. Venir dans une école, ça ne se fait pas", a témoigné une enseignante.
Selon la préfecture du département de la Sarthe, la mère aurait déposé des demandes d’asile politique dans plusieurs pays, dont la France. Elle devrait être renvoyée vers la Norvège, pays où elle aurait déposé sa première demande d’asile.
Elle aurait quitté la Norvège sans attendre la fin de l’instruction de son dossier, a-t-on précisé de même source.
Cette opération est intervenue alors que le ministère de l’Intérieur annonçait mardi son intention de faire un geste et de régulariser des enfants sans-papiers scolarisés, ainsi que leurs familles, à condition que ces enfants soient nés en France et ne parlent pas la langue du pays d’origine de leurs parents.
Selon les premiers chiffres du ministère, ces mesures concerneraient 720 familles, soit près de 2.500 personnes. Selon le collectif Uni(e)s contre une immigration jetable, au moins 10.000 jeunes scolarisés et leurs familles sont actuellement expulsables en fonction de dispositions légales.
Des parents, des professeurs, des associations se sont mobilisés dans plusieurs villes pour empêcher des expulsions d’enfants clandestins
". (A.M.I)

Certes, la mère a déjà fait une demande d’asile politique en Norvège et, d’après les accords européens, c’est le premier pays sollicité qui doit traiter la demande. Mais était-il nécessaire d’aller faire chercher les enfants à l’école en milieu de journée par des policiers ? Etait-il inconcevable que la mère elle-même (accompagnée, au besoin, par une policière en civil, si on avait peur qu’elle s’éclipse) aille les chercher à la sortie de l’école ? Etait-il inconcevable que la situation soit expliquée aux enseignants et aux autres enfants - au lieu d’agir selon une procédure qui rappelle furieusement l’Occupation et la Collaboration ?

À mes yeux de citoyen, ces enfants kurdes ont subi la même violence que les enfants juifs complaisamment raflés pendant la seconde guerre mondiale. Soixante ans après Vichy, les forces de l’ordre, au lieu d’être les garants des libertés, sont encore et toujours l’instrument d’un gouvernement qui ne s’embarrasse pas du respect de l’individu.

3°) La langue du pays d’origine
C’est sur ce point que la « pensée » de Nicolas Sarkozy est la plus claire.
Faire de la méconnaissance de la langue du pays d’origine (ou l’« absence de tout lien avec le pays d’origine ») par les enfants nés en France une condition à la régularisation des familles n’est pas seulement monstrueux, mais relève également d’une grande perversité.
Car tout enfant d’immigrant entend ses parents parler leur langue d’origine, la comprend, et la parle lui aussi, même s’il apprend à l’école la langue du pays d’accueil.
Il ne peut pas en être autrement à moins d’interdire aux parents de parler leur langue maternelle devant leurs enfants, et de ne s’adresser à eux que dans une langue d’accueil qu’ils maîtrisent le plus souvent très mal.
Cette démarche serait d’autant plus stupide que les enfants sont souvent en eux-mêmes le principal vecteur d’intégration des parents : parlant les deux langues, ils deviennent les interprètes de ceux qui les ont mis au monde.
Moi qui en 1962 ai émigré avec mes parents en Israël, pays dont je ne connaissais pas la langue, en sais quelque chose : au bout de quelques mois, mon frère et moi - qui avions respectivement 7 et 6 ans - parlions mieux l’hébreu que nos parents. Et s’il avait fallu que nous cessions de parler le français ?

Question : si un citoyen venu d’un pays anglophone demandait l’asile politique en France en raison de persécutions exercées sur lui par le gouvernement Bush, préciserait-on comme condition que ses enfants ne parlent jamais l’anglais ? Leur interdirait-on de prendre l’anglais comme première langue dans un collège ou un lycée républicain ? Et si un enfant de réfugié chinois né en France décide d’étudier le Chinois au lycée, va-t-on l’empêcher de le faire ? Jusqu’à quel âge ces enfants seront-ils privés de tout contact avec leur pays ou leur culture d’origine ? Et dans la mesure où leur premier lien avec cette culture, cette langue, ce pays est représenté par leurs parents, Monsieur Sarkozy veut-il dire que les enfants pourraient être gardés en France, mais que pour bien faire, les parents en seraient, eux, expulsés ?

Interdire à quelqu’un de parler sa langue ou la langue de ses parents, c’est cruel et c’est barbare. Faire de l’ignorance (ou du mensonge) une condition d’intégration, c’est pervers et monstrueux. D’autant qu’en pratique, ce n’est pas seulement monstrueux, barbare et pervers : c’est aussi très, très con.

Il est impossible qu’un enfant ignore ses origines culturelles- la langue d’origine en est non seulement le cœur mais aussi le vecteur de toute intégration réussie. Et l’on peut se demander si Nicolas Sarkozy, qui n’hésite jamais à rappeler qu’il est lui-même issu d’une famille d’immigrés, ignore tout de la langue de ses ancêtres.

En tout cas, une chose est sûre : le langage politique du ministre de l’Intérieur n’a rien de maternel. Ce n’est pas un langage, d’ailleurs.
Un langage, c’est un outil de communication, d’échange, de partage, d’intelligence.

Quatre mots totalement... étrangers à Nicolas Sarkozy.

Pour aller plus loin :

Retrouvez Martin Winckler sur son site.

À lire sur Vox :

"Affaire Winckler : quand les labos bâillonnent France Inter", par Rezki Mammar.

NDLR : une autre langue est en danger, parmi tant d’autres qui se battent pour leur reconnaissance : le Berbère. http://www.vox-populi.net/article.php3 ?id_article=183
D’où que vous veniez, vos témoignages sur ce sujet seront les bienvenus. Une langue, c’est une façon de penser et d’être au monde. Nul n’a le droit de l’interdire.

Répondre à cet article

 

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En somme, pour notre Ministre, de fraîche nationalité française, il est concevable de "régulariser les papiers des migrants en situation irrégulière" s’ils sont ... français ou presque, ou comme si ! Pour être un immigrant non clandestin, il faut avoir fait des papiers pour venir. Par exemple, pour les Français qui veulent s’installer au Canada, les démarches sont précises, encadrées, avec l’ambassade du Canada en France. Mais un habitant d’un pays pauvre, qui veut migrer, ne peut s’adresser à une ambassade française pour obtenir des papiers ; il ne les aura pas. Et comme il veut vraiment venir, parce que la vie dans son pays n’est pas tout à fait la vie (cela dépend beaucoup de sa localisation), il vient néanmoins, et il est alors en "situation irrégulière". Parce qu’il ne peut pas être considéré comme un "réfugié économique", cette catégorie n’existe pas ; et que des "réfugiés politiques", il y en a très peu. "Réfugié économique", cela devrait exister, puisque cela a existé dans le passé. Et la famille Sarkozy en a bénéficié ; elle venait de Hongrie, la Hongrie communiste. Et si elle est venue en France, c’est pour participer au capitalisme. Elle a donc bénéficié de ce statut de "guerre froide", un statut virtuel, qui n’a jamais été prononcé, "réfugié économique", au profit de "réfugié politique". Or, ce dont les Sarkozy ont bénéficié, pour des raisons que tout le monde comprend, il ne faudrait pas que d’autres en bénéficient, au titre de quoi - qu’ils ne viennent pas d’un pays européen ? qu’ils ne sont pas blancs ? Mais jusqu’à quand faudra t’il encore supporter de laisser dire et penser que la couleur de peau, les croyances "sectaires", déterminent la bonté ou la malignité d’un individu ? Un africain, noir, etc... peut être un très bon "français", selon ce qu’il vit, fait, en France ; et un hongrois peut être un très mauvais "français", selon ce qu’il vit et fait en France !

L’immigration est un sujet parfait pour les manipulateurs. Pour se faire une audience, Nicolas Sarkozy exploite ce filon depuis des mois. Il faut, comme vous l’avez fait par cet article, Martin Winckler, examiner ses déclarations, les analyser, lui répondre. Et notamment lui répondre sur la REALITE ECONOMIQUE de l’immigration qui est constamment dénoncée par des orateurs et des penseurs de droite et d’extrême-droite, quand, dans les faits, les dirigeants économiques sympathisants de cette droite et de cette extrême-droite organisent cette immigration afin de réaliser, depuis le début des années 70, un dumping social constant, afin de créer une concurrence entre les salariés. Leur cynisme est plus profond que nous le pensons !

> LA LANGUE DE NICOLAS SARKOZY
Le discours de Sarkozy est simple et brutal, et peut se résumer ainsi : "Renvoyons hors de France tout ce qu’on peut renvoyer, sans commettre de discrimination raciale". Je précise ce propos simple et brutal : -Le "ce" de la phrase est plus approprié que le "ceux". Il fait fit de la dignité et du respect de la personne.
-  Il se défend de commettre des discriminations raciales : Il laisse ça, à Le Pen. Mais il se commet à d’autres discriminations de nature raciste, sur les plans ethniques, culturels, religieux, linguistiques. Sa force démagogique consiste à faire croire que ces discriminations participent à l’idée républicaine universaliste Francaise. Or, l’universalisme de la république française a toujours fonctionné de pair avec le progrés social et les moyens mis en oeuvre par l’état pour aider les plus défavorisés. Réellement, le discours de Sarkosy est un discours anti-républicain et raciste. Pour démonter son discours, c’est ce coté anti-républicain qu’il nous faudra dénoncer. Il y a du travail... Cet article y a participé avec beaucoup d’a-propos.
> LA LANGUE DE NICOLAS SARKOZY
23 juin 2006, par Catherine   [retour au début des forums]
Complètement d’accord avec vous, M. Winckler. Ne plus avoir de lien avec le pays d’origine, ou ne pas parler sa langue, n’a aucun sens. Il s’agit de politique, et la politique ne s’embarrasse pas de bon sens. On sait pourtant depuis longtemps que parler une autre langue est enrichissant et développe la faculté d’apprendre. Qu’il faut connaître la culture de ses parents pour pouvoir s’intégrer à la culture ambiante. Je le vois bien avec l’exemple de mon fils de 8 ans : il est français, mais fréquente depuis l’âge de 3 ans les écoles américaines à Seattle où nous vivons. Son lien avec la France est fort (il s’y intéresse beaucoup et nous y allons en vacances tous les deux ans), et lui a donné un goût prononcé pour l’histoire. Sa connaissance de deux langues a développé sa capacité d’en apprendre facilement une troisième, l’espagnol, et - à mon avis - a développé son oreille musicale (il est très doué pour le piano). Ici, le fait qu’il soit français, qu’il continue de parler sa langue maternelle avec ses parents, et qu’il puisse "raconter la France" à l’école après ses vacances est un plus : ses professeurs le valorisent, et lui font sentir que d’avoir deux langues est une chance. Voilà donc un enfant avec deux cultures, deux langues, qui est pourtant complètement intégré (s’il ne parle pas français en public, on ne peut pas savoir qu’il l’est !)
(1/3) 23 juin 2006, par Jean Christophe Grellety
(2/3) 23 juin 2006, par Borel Patrice
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