Ce n’est pas une première, mais ça se confirme : le web, désormais, est le premier fournisseur d’informations "brutes de décoffrage", que les médias traditionnels au mieux suivent, au pire tronquent ou démentent.
Pour preuve ? Les incidents de la gare du Nord du 27/03/07, qui se sont déroulés de 16h30 à près d’une heure du matin, et un reportage d’une vingtaine de minutes, pris sur le vif juste après l’arrestation d’Angelo Hoekelet, le resquilleur dont l’interpellation musclée fut à l’origine de cette insurrection.
Vous avez regardé TF1 et Sarkozy dénonçant la Royale mansuétude de Ségolène envers les fraudeurs ? Vous avez regardé sur France2 la belle lui rétorquer de haut que ce n’était pas la France qu’elle désirait et que lui seul était responsable du désastre ?
Un instant, oubliez-les tous les deux, prenez vingt minutes de pause et visionnez cette vidéo :
Au départ, que voit-on ? Des gens, bigarrés (du jeune de banlieue à la jolie mamie en tailleur rose) sortir du métro ou du RER
Gare du Nord. Pas mal de monde, impression de ruche, mais les premières minutes, rien de particulièrement alarmant.
Au fil des secondes, la caméra se fait plus précise : on dirait un attroupement. Nous, spectateurs, avons l’impression de découvrir ces images en même temps que leur auteur, comme si lui-même n’avait compris qu’au fur et à mesure ce qui était en train de se dérouler sous ses yeux. Un homme d’une trentaine d’années, en situation régulière [
1] est interpellé manu militari, d’après tous les témoins directs, pour ne pas avoir honoré le prix de son billet de transport.
Quant à la violence de son arrestation, pour le moment, personne ne peut avoir la prétention d’en connaître les conditions exactes.
Angelo Hoekelet [
2] a-t-il, comme le prétend la police, voulu "donner un coup de boule" aux forces qui tentaient de l’immobiliser ? A-t-il au contraire été tutoyé puis violemment "maîtrisé" sans autre raison immédiate que l’absence de son ticket "chic et choc" ?
Nul ne le sait, et la vidéo ne le montre pas. Ce qu’elle révèle, en revanche, c’est la suite : la foule, témoin de la scène, gronde, condamne l’intervention, et scande - de manière revendicative mais physiquement inoffensive au départ : "
police partout, justice nulle part".
Les CRS ont l’air dépassés. Ils ont leur téléphone vissé à leur oreille, dans la probable attente d’une instruction. Des renforts arrivent et le ton des révoltés monte d’un cran sur le refrain bien connu de mai 68 : "
CRS-SS".
Jusque-là, malgré une tension palpable et des curieux s’agglutinant progressivement au balcon de l’étage supérieur, la situation paraît encore gérable.
Pourtant, les forces de l’ordre, relativement disséminées au départ, font désormais clairement front commun... contre les usagers. C’est le début d’un véritable rapport de forces.
La voix des banlieusards enfle : "
Sarko, fils de pute", insulte qui se transforme rapidement en revendication : "
libérez notre camarade", formule assez étrange si l’on y pense, vu la diversité sociale des protagonistes en présence.
Néanmoins, pour les CRS, c’est la phrase (ou le geste ?) de trop. "
Les bombes lacrymo viennent d’être lancées" hurle quelqu’un.
Les gens s’affolent, courent dans tous les sens, crient, sifflent, se protègent le nez et la bouche avec ce qu’ils ont sous la main, mais la majorité des témoins de la première heure reste. Les forces de l’ordre s’énervent, à hauteur d’un cran supplémentaire : "
Les CRS attendent sur le côté avec des chiens pour charger" prévient une voix dans la foule.
Deuxième vent de panique. Les chiens en sus du gaz, ça commence à faire beaucoup.
Au vu d’une autre vidéo, on imagine
la suite : les contestataires se dispersent. Ne restent plus sur place que
des retardataires ou des "casseurs" , rappelés en renfort par téléphone portable par les plus marginaux.
Pour conclure, laissons le dernier mot à l’ex-ministre de l’Intérieur Nicolas Sarkozy : "
J’ai eu raison de rétablir l’autorité républicaine et de faire preuve de fermeté alors que nous payons le laxisme d’années et d’années où on a fermé les yeux sur tout"
Aucun problème, chef : si vous le dites...
Un "détail" néanmoins me chiffonne : pourquoi, dans votre vigilance et d’après des
témoignages concordants (sur ce point), n’avez-vous à aucun moment pensé protéger les "profils bas" qui ne faisaient que passer ?
Pour aller plus loin :
Des photos, prises à chaud par des internautes
Et surtout, cette photo, logo de notre article :

N’hésitez pas à cliquer dessus pour atteindre le site d’origine de son auteur, qui en comprend
beaucoup d’autres.
PS : à titre personnel, hier soir, j’ai pris le train dans le Sud de la France, comme je le fais régulièrement (au moins deux fois par semaine) depuis 16 ans. Pour la première fois, j’ai vu - en renfort d’une contrôleuse qui faisait correctement son métier - trois membres de la police ferroviaire arpenter nerveusement les couloirs à plusieurs reprises pour... quatre wagons.
Comme cette liaison régulière est un TER, entre deux villes du Sud peu criminogènes a priori, les passagers dont je fais partie se sont vaguement demandé ce qu’ils foutaient là. Prévention, sans doute, matraque à la ceinture. Et puis, j’ai enfin compris leur mission : ils ont demandé ses papiers d’identité à un jeune au teint mat (pas un gamin "incivil de banlieue", je précise) parce qu’il... téléphonait à sa maman sur son portable pour annoncer que notre train avait du retard !
Forbidden, interdit, ont dit les flics. On ne téléphone pas dans les wagons !
Comme je sais que tous les usagers en font autant (même si je n’apprécie pas particulièrement cette pratique) et que je suis joueuse, une fois le gamin descendu à sa gare, j’ai fait pareil en prévenant mon conjoint des impondérables de la SNCF.
Etrange... Ils ne m’ont rien dit.
Le droit serait-il à géométrie variable ?

Cet article est mis à disposition sous un
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NB : Le Monde du 30/03 s’est procuré le procès-verbal d’Angelo Hoekelet. Voici sa déclaration :
"Ce jour vers 16 h 20, je me trouvais dans la gare du Nord. J’avais rendez-vous avec une personne qui m’attendait sur le quai de la ligne 5. Trente mètres plus loin, j’ai senti qu’une personne me touchait au niveau de l’épaule, je me suis retourné et cet individu s’est présenté comme étant un contrôleur RATP et m’a demandé mon titre de transport. J’ai expliqué à cet individu que je venais de jeter mon ticket au sol, et je lui ai proposé de retourner à l’endroit où j’avais jeté mon ticket pour le reprendre. Le contrôleur m’a alors demandé mes papiers. Je lui ai alors répondu que je n’étais pas sûr de les avoir mais que l’on pouvait regarder dans mon sac à dos. Un autre contrôleur est alors arrivé, et sans rien me demander il a déclaré à ses collègues : ’bon voilà, il a rien, allez on appelle’. Je lui ai répondu que je ne bougerai pas tant qu’on irait pas récupérer mon ticket. Ce contrôleur m’a alors fait comprendre que de toute façon il me ramènerait de force, il m’a parlé avec un langage de cité. Je lui ai alors dit d’arrêter. (...)
Il s’est alors approché de moi et a commencé à rapprocher son front du mien. Je lui ai alors dit ’arrête ou je vais te boucher une oreille’. Nous nous sommes frotté les fronts mais il n’y a pas eu de coups. C’est alors que les autres contrôleurs RATP m’ont saisi au niveau des chevilles puis m’ont fait chuter au sol. Ils m’ont ensuite maintenu au sol jusqu’à l’arrivée des gendarmes. Je vous précise que jusqu’à l’arrivée des gendarmes, les agents RATP, surtout celui qui a collé son front au mien, m’ont donné des coups de pied entre les jambes ou ont essayé de me tordre les poignets. Moi, je leur disais que ce qu’ils faisaient c’était vraiment n’importe quoi. Autour de nous, une foule s’est formée qui se demandait ce que ces contrôleurs étaient en train de faire. Je vous précise que parmi cette foule ,il y avait de nombreuses personnes qui me connaissent car j’ai vécu dans le 10e arrondissement et que je connais très bien la gare du Nord. Ensuite les gendarmes sont arrivés. (...) Ils ont essayé de me faire comprendre qu’il fallait que je me calme pour qu’ils me menottent. Je leur ai demandé de me lever puis ensuite de me menotter. Comme je me débattais car je pensais que ce n’était pas humain de mettre quelqu’un au sol comme ça, ils ont tout de même été obligés de me relever pour me menotter en faisant usage de la force. Une fois debout et menotté, le contrôleur RATP qui m’avait touché le front a cherché à m’attraper par les jambes. Il devait me connaître, je pense que c’est pour cela qu’il en avait après moi. Les gendarmes et ses collègues lui ont dit que cela ne servait à rien et que je devais être conduit debout. C’est là que je me suis rendu compte qu’une foule importante s’était ameutée autour de nous. Dans le local RATP, le contrôleur a dit à ses collègues ’oui, vous avez vu, il m’a bien mis un coup de tête’.
C’est là que j’ai compris que c’était une affaire personnelle, je vous précise que parmi ces agents RATP il y en avait trois d’origine maghrébine. Peut-être qu’il en avait après moi parce que je suis noir. Ensuite, j’étais dépassé par les événements et je les ai bombardé d’insultes."