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CONTRE POIDS CULTUREL

lundi 26 septembre 2005, par Catherine Dardonville

Nous habitons dans le nord-ouest des Etats-Unis, dans une petite ville située au nord de Seattle, depuis presque 5 ans. Notre fils de 8 ans va à l’école du quartier, et de temps en temps son petit copain Drew vient jouer à la maison
ou passer la nuit. Ce dernier a un problème de poids : comme des millions d’enfants américains, il est obèse, puisqu’à l’âge de 7 ans il pèse deux fois plus que notre fils. Il faut savoir que dans la région, l’épidémie d’obésité fait des ravages. Plus d’un adulte sur deux est trop gros.
Chez nous, nous parlons souvent de nutrition tous les trois, des bienfaits d’un bon repas pris à heure fixe, en famille, sans la télé. Notre fils sait qu’il faut éviter de
boire des sodas et le lait aux hormones de la cantine, que le fluor ajouté à l’eau du robinet presque partout aux Etats-Unis est nocif (rassurez-vous, les pouvoirs publics n’ont pas jugé bon d’en mettre dans votre eau, ils ont assez à faire avec la contamination aux nitrates !), qu’il faut prendre des vitamines tous les jours parce que les fruits et légumes du marché n’en contiennent plus assez, et qu’il est important de manger des produits bios.

Drew est venu manger chez nous plusieurs fois cette année. C’est le meilleur ami de mon fils, et ce dernier s’inquiète de sa santé. Au fil des mois, j’ai donc
donné à Drew quelques conseils diététiques, pendant les repas. Je lui ai aussi appris à se servir d’un couteau, à ne pas faire du bruit en buvant, et à goûter à des mets sortant de l’ordinaire. Plus récemment, pour lui expliquer que le désir de maigrir et de se prendre en mains devait venir de lui et qu’il était possible de retrouver la ligne assez rapidement, je lui avais raconté l’histoire de mon beau-fils qui lui aussi avait eu des problèmes de poids dans
son enfance, à Paris : les filles se moquaient de lui à la piscine ; il avait donc décidé de demander l’aide de ses parents pour maigrir, et avait retrouvé un poids normal au bout d’un an, sans se priver, en faisant simplement l’effort
d’éviter de manger entre les repas et de manger équilibré.

Drew était rentré chez lui ce soir-là, assez perplexe, et avait raconté cette histoire à sa mère. Des parents français lui auraient expliqué qu’en effet, dans quelques années, les filles risqueraient peut-être de se moquer de lui à cause de son poids, mais qu’il n’y avait pas de soucis à se faire, puisqu’il allait réussir à maigrir entretemps. A l’occasion, je pensais que les parents de Drew auraient pu me remercier d’avoir abordé le problème avec leur fils et de lui avoir donné de bons conseils. Mais les parents, ici, sont différents. Et ceux de Drew sont typiquement américains. Ils m’ont donc fait savoir que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas, que les problèmes de poids de leur fils ne concernaient que leur famille, que mes conseils étaient malvenus (à leur avis, ils remettaient en cause leur manière d’élever leur fils), et que mon histoire sur les quolibets des filles était complètement déplacée, leur fils étant encore très jeune. Le père de Drew m’a demandé, poliment mais fermement, de ne plus parler de nutrition à son fils.

Ces différences culturelles, je les connais bien. J’ai vécu de longues années en Californie avant de venir m’installer dans cette région. Drew est comme beaucoup d’enfants, ici : à presque 8 ans, il croit aux anges, et à la petite fée qui échange ses dents de lait contre des dollars. Il va à l’église tous les dimanches. Il y apprend que l’homme a été créé il y a 10 000 ans par Dieu. Il ne
sait toujours pas lacer ses chaussures, ni faire du vélo, n’a jamais voyagé et ignorait, avant de rencontrer Yann, qu’on puisse parler une langue différente de la sienne. Mais j’aime bien Drew. Il a beaucoup d’énergie
et un grand coeur. Malheureusement pour moi, je me suis comportée en Française avec lui : en tant qu’adulte, je me sens invariablement responsable de mon enfant et de ceux des autres. Je me souviens qu’il y a des années de cela, en
Californie, un enfant donnait des coups de pied dans la portière d’une voiture garée devant l’épicerie où je faisais mes courses. Je lui avais parlé pour le faire cesser. Sa mère était sortie à ce moment-là, furieuse de me voir parler à son fils. Pour me justifier, je lui avais expliqué ce qu’il était en train de faire. « Occupez-vous de vos oignons (none of your business) », m’avait-elle
répondu. Pour moi, Drew est en danger et cela me concerne. L’obésité n’est pas seulement un problème cosmétique, c’est un réel problème de santé. Son propre grand-père a dû se faire couper la jambe à cause du diabète.

Pour les Américains, nous autres Français ne sommes que des « donneurs de leçons ».
Ils ne supportent pas les conseils, s’ils ne viennent pas d’un professionnel - même s’ils sont utiles et évidents. Cela remet en cause leur manière d’élever leurs enfants et par extension, leur manière de vivre (et de faire la guerre ?).
Un conseil, donc, pour ceux d’entre vous qui seraient candidats à l’immigration et voudraient développer des amitiés franco-américaines : N’en donnez jamais aucun !

Messages

  • Très beau texte, continuez à nous parler de l’Amérique et bon courage à Drew.

  • Jean-Jacques Delfour, inspecteur d’Académie pour la philosophie dans l’Académie de Toulouse
    (http://pedagogie.ac-toulouse.fr/philosophie/)
    publie dans "Libération", rubrique
    Rebonds, "L’obèse comme cache-misère".

    Le texte commence par :

    "L’’obésité est devenue, nous dit-on, un enjeu de santé publique. Cette maladie présumée atteint de plus en plus les jeunes. Les obèses ­ ou réputés tels ­ sont légion : ils défilent tantôt honteusement, tantôt fièrement, sur les plages, dans les rues, partout. Grosso modo, tandis que les corps sveltes tiennent le haut de l’affiche, les corps boudinés par des vêtements trop étroits prolifèrent. En réalité, le corps obèse est la vérité du corps svelte, comme le corps du capitalisme est devenu la vérité du corps du fascisme. Nous devrions remercier les obèses, tous ceux en général qui ont l’air de manger trop. Ils nous montrent notre vérité et ils nous permettent en même temps d’y être aveugles. Consommer surabondamment est l’idéal à peine voilé de notre société de consommation. En général, nous consommons trop. Excès alimentaires (trop de graisse, trop de sucre, trop d’alcool), excès de faux loisirs (trop de télévision, trop de sport, trop de tabac), excès de machines inutiles (trop de téléphones, trop d’électroménager, trop de voitures), excès de signes vides (trop d’information, trop de publicité), excès d’activités stériles (trop de travail ­ ou trop de manque de travail ­, trop d’angoisses, trop de médicaments). La vie comme un long fleuve de marchandises à détruire sans relâche. "

    (...)

    Autorisation est demandée, ce jour, à l’auteur, de publier l’intégralité de son texte, ou d’obtenir un renvoi vers un site où ce texte ne sera pas archivé avec un accès payant.

    Voir en ligne : grellety

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