Warning: file_get_contents(/proc/loadavg) [function.file-get-contents]: failed to open stream: Permission denied in /home/www/voxpopuli/www/config/ecran_securite.php on line 317
PRESSE : LA PLURALITÉ EN QUESTION - vox-populi.net

Accueil > Société > PRESSE : LA PLURALITÉ EN QUESTION

PRESSE : LA PLURALITÉ EN QUESTION

dimanche 9 mai 2004, par Jean Christophe Grellety

Pour celles et ceux qui passent devant un kiosque à journaux, l’idée de découvrir l’étendue et le détail de la presse française signale un désir d’aventure original et promis à un long voyage. Car les titres, au nombre de 3500 annoncés par les NMPP pour l’année passée avec une diffusion totale de 2,5 milliards d’exemplaires, couvrent peu ou prou toutes les « niches » d’intérêt du lectorat francophone. Mais, bien sûr, comme dans la société, l’égalité n’est qu’une fiction. Démonstration par l’exemple.

David et Goliath

Devant, il y a les préférés des Français aux titres cauchemardesques, Télé 7 Jours, Paris-Match, Gala, Femme Actuelle, et puis il y a les autres, remisés au fond des présentoirs. Si les magazines ou les revues de sexe ont encore la chance d’être assez visibles - pas encore de fatwa des imams locaux à leur encontre - les autres titres se disputent une maigre place. Les petits nouveaux, souvent cachés, sont presque condamnés. Le « renouveau » de la peau médiatique française est rarissime, voire inexistant. Les grands groupes de presse sont de plus en plus concentrés et leurs projets incestueux bien grégraires. Axel Ganz, patron de Prisma Presse l’annonçait il y a quelques semaines : les investissements iront vers la presse télé - 14 jours de télé, bientôt 1 mois...à quand un an vendu 250 euros ? - et vers l’éternelle presse féminine, beurk, dans la série « comment avoir 20 ans quand on en a 40 ? » ou encore « son signe astrologique est-il sentimentalo-compatible avec le vôtre ? », entre autres titres-phares...
Français, françaises, voilà votre avenir informé.

Presse...Citron

Il faut donc signaler le rare, le nouveau, l’inattendu dans ce paysage purement industriel - car la presse est désormais un sous-domaine des grandes industries qui l’utilisent comme support de leur publicité. L’œil étant sans doute l’organe le plus obéissant à la science du marketing, voilà certainement la raison pour laquelle « Citron » sort du lot, offrant une couleur violemment jaune, à l’image du fruit on s’en doute. Pour 3,50 euros, le numéro 1 indique en couverture « French Séduction : la France a-t-elle encore le pouvoir pour nous séduire ? ». En cette époque de doute généralisé sur le destin et les moyens de l’ex-grande nation que fut la nôtre, la problématique est la bienvenue. Pour y répondre, le directeur de la publication, Clovis Taittinger, fils de, nous refile le lyrisme habituel d’un édito qui réaffirme « l’espoir que chacun puisse désormais s’exprimer et participer librement et à sa manière au présent et au devenir de la France ». Il faut évidemment comprendre que ce présent et ce devenir passent par le magazine et « par l’expression et le partage de ses idées, de ses talents, de ses créations et des émotions ». Le reste est du même tonneau, jusqu’à ce que page 43, le lecteur découvre que, oui, les colonnes du magazine sont bel et bien ouvertes au lecteur qui entend faire connaître « ses idées » : pour une contribution minimum de 30 euros (une seule colonne de texte), 60 euros=X2, et 90=X3 vous l’aurez deviné, « Citron » vient d’inventer la presse libre, par le financement des lecteurs qui souhaitent être lus et entendus. S’il est vrai qu’il est bien difficile de financer un magazine aujourd’hui, cette « solution » de la part d’un “fils de” signale davantage une audace marketing qu’une véritable difficulté à trouver des sponsors ou des investisseurs, surtout lorsqu’on sait, et nous le savons tous, que les relations sont le secret du monde des affaires. « Citron » nous propose-t-il seulement un magazine « underground », « libre » ? Que nenni. Entre une énième interview de Jacques Attali et celle d’un William Abitbol (ex-membre du RPF... !), le lecteur se retrouve rapidement coincé entre les tenants et les aboutissants bien connus de la « société du spectacle » française.
Forcément. "Fils de", cela crée des liens, je veux dire des servitudes...

Trouble-fête

Pour bénéficier d’une ligne éditoriale novatrice, d’un ton particulier, d’articles ludiques et sérieux à la fois comme au temps du défunt surréalisme, il faut s’en remettre à « Trouble(s) ». La revue, 8 euros, disponible seulement en librairie (cf. le site de la revue et la liste des diffuseurs http://www.revuetroubles.com/) a pour thème « les rapports de force ». Bien loin de la métaphore, la revue annonce la couleur : « sexualités/politiques/cultures » et les domaines de l’exploration, « l’épreuve de force », « échoués sur la grève », ou encore « l’image pouvoir ». Les jeunes trublions de la revue Ravaillac du lycée Henri IV parisien, qui avaient osé se faire photographier et représenter nus pour la couverture de leur canard lycéen, continuent donc leur travail, sérieux et sérieusement. Non académique, « Trouble(s) » est peut-être la seule revue française qui écrit, raconte les faits de notre monde, à partir d’un discours philosophique construit en dépit de la jeunesse de ses rédacteurs (ils ont 20 ans !). La mise en page rappelle l’inventivité unique des revues situationnistes. Placé sous la lumière crue et froide du SM, les pages, presque au nombre de 130, proposent un vrai voyage dans le monde d’aujourd’hui, mettant en relief ses « rapports de force », via des articles variés : pour le plaisir, la néo-dynastie Delerm, celle qui ne boit qu’une première gorgée de bière, et son fils - chanteur, paraît-il - se fait enfin étriller ; un Eldorado du bout du monde est rappelé à sa vérité tragique, tandis qu’à la « sauce poloniaise », les auteurs nous narrent une « chronique d’histoire sociale » elle aussi crue, amère, sans fard.

L’intelligence est-elle soluble dans le libéralisme ?

Conclusion : il ne faut pas désespérer. Il y a encore de la cervelle en France et si on n’a pas de pétrole, on a toujours des idées. Mais que peut faire la cervelle sans « Capital » ? Le secret reste là. Car il est frappant de constater que les idées françaises restent si outrageusement opposées au « Capital ». Désintéressés, les porteurs de ces idées se condamnent à une marginalité qui, pour le Capital installé, représente seulement une piqûre de moustique, désagréable mais sans danger. « Citron » est presque nul mais obtiendra de l’argent. « Trouble(s) » est presque génial - quoique ? - mais vivotera, jusqu’à extinction des feux et épitaphe finale sur sa tombe. Jusqu’à quand va durer cette scission, telle est ma question...

Jean-Christophe Grellety
© Dessin : Laetitia Koch 2002-2004 - Tous droits réservés.

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.